2008 : Les liaisons dangereuses entre une agence de presse et la publicité

21 avril 2008 | Critique des médias, Militantisme

Présentation rédigée le 6 mai 2018

Le travail de journaliste m’a sensibilisé aux influences néfastes de la publicité, non seulement sur le lecteur ou le spectateur final des médias, mais également sur les journalistes eux-mêmes, dont le travail est en grande partie financé, et dans bien des cas financé à 100%, par les recettes tirées des réclames qui encadrent et entrecoupent leur travail.
L’hypothèse sur laquelle je travaille, notamment depuis mon départ à la retraite en 2012, est que cette influence de la pub sur les médias, et de là sur l’ensemble de nos perceptions, est beaucoup plus importante, et plus dommageable, qu’on ne le pense.
Dès mon embauche à l’AFP en 1983, il m’a semblé que l’un des charmes discrets du travail d’agence était le fait de ne pas être directement tributaire de la publicité. L’agence de presse étant un grossiste, elle ne peut pas en toute logique en dépendre directement, car une information ou une image donnée est fournie à de multiples clients dans de multiples pays, et chacune de ses parutions sera donc accompagnée, ou non, par des messages publicitaires distincts.
Surtout, la présence de considérations publicitaires compromettrait fatalement l’indépendance censée être à la base du travail de l’AFP en particulier, et du journaliste en général. Cette indépendance est inscrite dans l’article 2 de la loi qui définit le statut de l’agence, dont les deux premiers alinéas stipulent que :

  1.  « L’Agence France-Presse ne peut en aucune circonstance tenir compte d’influences ou de considérations de nature à compromettre l’exactitude ou l’objectivité de l’information ; elle ne doit, en aucune circonstance, passer sous le contrôle de droit ou de fait d’un groupement idéologique, politique ou économique ;
  2. « L’Agence France-Presse doit, dans toute la mesure de ses ressources, développer son action et parfaire son organisation en vue de donner aux usagers français et étrangers, de façon régulière et sans interruption, une information exacte, impartiale et digne de confiance ; »

Les diverses chartes déontologiques du journalisme comportent des engagements du même type.
Comme déjà indiqué, une agence de presse ne peut de toute façon pas se permettre une quelconque dépendance à la publicité. Sachant que ses divers clients sont en situation de concurrence entre eux pour attirer les recettes publicitaires—une concurrence très fortement exacerbée par l’arrivée d’internet—une agence qui se mettrait à faire la chasse aux mêmes recettes risquerait fort de scier la branche sur laquelle elle est assise.
Ces considérations n’ont pas empêché le PDG de l’AFP, Pierre Louette, d’annoncer, dans « La Tribune » datée du 5 avril 2007, le lancement d’un service en anglais sur la politique aux Etats-Unis, gratuit pour les internautes et financé uniquement par la publicité. Le service en question n’a jamais vu le jour, mais des initiatives semblables, par exemple un rocambolesque jeu de « quizz » sur Facebook, également financé par la pub, ont bien été lancées à cette époque. (Cette dernière aventure, qui s’est mal terminée, est racontée dans un autre article de ce site).
Mes camarades du syndicat CGT des journalistes ont été d’accord avec moi pour condamner ces initiatives de Pierre Louette, qui nous ont semblé contraires au statut de l’AFP. Nous avons donc décidé de porter l’affaire devant le Conseil Supérieur de l’AFP. Voici la conclusion de notre argumentaire, dont le texte intégral peut être téléchargé à partir de ce site :

Le recours direct à des recettes publicitaires en échange de ses services est incompatible avec le Statut de l’AFP, garant depuis 1957 de son indépendance et de la qualité de ses services.
En procédant de la sorte, même dans des langues autres que le français, et même par le biais de filiales, l’Agence risque de compromettre non seulement son image et la qualité de ses services mais également les sources de financement pérennes qui la font vivre, tant bien que mal, depuis plus d’un demi-siècle.
Que ces sources de financement laissent à désirer, nous sommes les premiers à l’admettre – avec les autres syndicats de l’AFP le SNJ-CGT n’a eu de cesse de demander des moyens accrus pour l’Agence dans le respect de son Statut de 1957.
Mais ce n’est pas en concurrençant ses propres clients et en se transformant en une entreprise commerciale comme une autre que l’AFP fera face aux nouveaux défis. Bien au contraire, elle risque sa perte.
Par conséquent, nous demandons au Conseil de confirmer la justesse de ce qui précède et de rejeter la fourniture directe par l’AFP de tout service directement financé par les recettes publicitaires, que ce soit en son nom propre ou par le biais d’une filiale, et ce quelle que soit la langue du service en question.

Le Conseil, statuant le 8 septembre, 2008, a sèchement rejeté notre plainte, écrivant notamment que :

…il ne résulte pas de l’instruction que l’agence ait été, de quelque manière que ce soit, amenée, du fait du recours à ce mode de rémunération, à élaborer des contenus particuliers témoignant de ce qu’elle serait passée sous le contrôle de fait d’un groupe économique, à ne pas reproduire une information qu’il lui appartenait de diffuser ou à présenter cette information avec partialité.

Réponse qui ne nous a pas surpris : une deuxième affaire dans laquelle j’ai été amené à instruire une plainte devant le Conseil Supérieur de l’AFP tend à montrer que ce dernier protégera toujours la direction de l’agence en cas de critiques émanant du personnel ou des syndicats.

le 6 mai 2018

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