2012 : À la recherche d’un « buzz », l’AFP fait fi de la loi électorale

26 septembre 2012 | Critique des médias, Militantisme

Dernière révision : mars 2018

Depuis la percée décisive d’internet au milieu des années 1990, la plupart des médias ont accordé au réseau un statut à part : l’essence de la modernité. Le simple fait qu’une personne ou un évènement soit présenté « en ligne » plutôt que dans la presse ou les médias audiovisuels vieillots est considéré comme un bien en soi, ou du moins un avantage décisif. L’AFP n’a nullement évité cette dérive.

À l’occasion de l’élection présidentielle d’avril 2012, une telle surestimation de l’importance des forums internet et des « médias sociaux » a poussé l’agence de presse nationale de la France à enfreindre sciemment, et avec une certaine insouciance, la loi. Les principaux journalistes de l’AFP, en accord avec sa direction, s’étaient convaincus que la vieille règle, partagée par de nombreux pays, selon laquelle aucun résultat d’un scrutin ne pouvait être annoncé avant la fermeture des bureaux de vote, avait vécu. Après tout, à l’époque de Twitter et de Facebook n’importe qui doté d’une connexion à internet pouvait accéder aux médias des pays étrangers, lesquels n’étaient pas soumis aux mêmes contraintes.

À l’approche de l’élection, le directeur de l’information a par conséquent annoncé que si jamais les médias d’autres pays publiaient des estimations électorales avant le moment fatidique de 20 heures, l’AFP n’aurait d’autre choix que de faire de même. Emportée par son propre enthousiasme l’AFP a non seulement annoncé à ses clients la victoire du socialiste François Hollande avec un peu plus d’une heure d’avance, mais elle a aggravé son cas en montant une opération de communication autour de l’évènement. Un article illustré du blog journalistique de l’agence montrait les principaux journalistes, sous le regard approbateur du PDG Emmanuel Hoog, au moment précis où l’un d’entre eux a appuyé sur une touche pour envoyer le fameux « flash ».

Comme un certain nombre d’autres journalistes et syndicalistes, j’ai été troublé par cette initiative. N’étant pas de service le jour de l’élection, j’ai décidé de suivre de près les publications en ligne de l’AFP, ainsi que celles de ses principaux concurrents et clients, pendant l’après-midi et la soirée. Ce que j’ai découvert, et consigné dans les documents qui peuvent être téléchargés de cette page, était que non seulement les principaux concurrents de l’agence (Associated Press et Reuters) avaient respecté la loi française, mais également la plupart de ses clients. Encore plus frappant : les quelques clients de l’agence qui avaient également violé l’embargo l’avaient fait après que l’AFP eut publié son « flash » prématuré. Autrement dit l’agence, dont les activités sont régies par une loi de la République, semblait avoir agi en « pompier pyromane », encourageant elle-même le phénomène qu’elle prétendait combattre.

Dans mon syndicat nous avons jugé les faits suffisamment graves pour déposer une plainte devant le Conseil Supérieur de l’AFP, chargé de veiller au respect de son statut. Les documents que nous avons rédigés pour défendre notre action peuvent être téléchargés à partir de cette page.

Quiconque connaît un peu la manière dont se passe ce genre de choses en France ne sera pas surpris d’apprendre que nous avons été déboutés de notre plainte, bien que le Conseil supérieur ait qualifié l’initiative de l’AFP de « regrettable ». Un peu plus tard une enquête préliminaire lancée par le parquet de Paris, visant « l’AFP, deux médias belges, un média suisse, un site internet basé en Nouvelle-Zélande et un journaliste belge » était discrètement abandonnée : l’affaire était classée sans suite.

Il va de soi que pendant l’élection présidentielle suivante, celle de 2017, il n’était plus question pour l’AFP de jouer les francs-tireurs !

 

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