Que faire quand « journalisme » devient « communicalisme » ?

Dans un livre extraordinaire intitulé « Flat Earth News » (le journalisme de la terre plate, 2008 – non traduit en français), le journaliste britannique Nick Davis emploie le joli néologisme « churnalism » pour désigner une dégénérescence de la production journalistique qui devient de plus en plus répandue.

Tiré du verbe « to churn » qui veut dire baratter (le beurre), voire brasser ou recycler quelque chose par un mouvement circulaire, le « churnalism » consiste à recycler de la matière publicitaire – en règle générale des communiqués de presse – afin de donner l’apparence d’un document d’information à ce qui n’est en fait que de la réclame.

Les origines de ce phénomène ne sont pas difficiles à deviner : les journalistes professionnels, sans oublier les personnes de plus en plus nombreuses qui acceptent de produire pour rien ou presque rien pour les « fermes de contenu » sur Internet, sont bombardés en permanence par des communiqués de presse. (Sur la notion de « fermes de contenu », cf l’article d’Ignacio Ramonet dans « Le Monde Diplomatique » de mars 2011).

Selon le chercheur américain Robert McChesney, cité également dans « Le Monde Diplomatique », en janvier 2011 , le rapport entre le nombre total de «communicants», c’est à dire, le nombre d’attachés de presse et de spécialistes des relations publiques en tous genres, et le nombre de journalistes aux Etats-Unis est passé d’un pour un en 1960, à un pour quatre aujourd’hui.

« Aujourd’hui, les communicants sont quatre fois plus nombreux que les journalistes. Au rythme actuel, ils seront six à sept fois plus nombreux dans dix ans, » écrit le Monde Diplo.

Sachant que les journalistes professionnels sont dorénavant nettement moins nombreux que les « communicants » employés pour les séduire, en général par des intérêts disposant des fonds nécessaires pour bien les rémunérer, il devient évident que les premiers doivent faire preuve d’une vigilance extrême pour résister aux pressions de toutes sortes.

A part leur infériorité numérique face à la puissance de feu des publicitaires et des propagandistes, deux facteurs jouent, de manière évidente, contre les journalistes :

  • Leurs salaires et conditions de travail. Enquêter sur une information, rechercher un point de vue contradictoire, devient beaucoup plus difficile, sinon impossible, lorsqu’on doit produire à un rythme effréné, souvent sans quitter son écran. C’est une des raisons principales pour défendre les salaires et l’indépendance des journalistes – et également insister sur l’indépendance et l’intégrité de leurs employeurs ;
  • Leur respect pour les principes élementaires d’équilibre et d’objectivité. Inutile de se voiler la face : de nombreux confrères et consoeurs qui jouissent de salaires et de conditions de travail acceptables soit ne se sont jamais posé le problème, soit trouvent beaucoup plus facile de suivre la pente savonneuse des « publi-reportages » en tous genres.

La démarche « churnalistique » est en effet d’autant plus séduisante que les produits et services mis en avant dans les papiers et les vidéos en question sont très souvent les mêmes produits et services qui font l’objet de publicités dans les organes pour lesquels travaillent les journalistes.

Sans oublier que bon nombre de titres de presse – c’est là une particularité française – appartiennent tout simplement aux mêmes entreprises qui fabriquent et vendent les produits et services en question ! (Cf à ce sujet un article fort intéressant paru sur le site « Agoravox » en mars 2010).

D’où, par exemple, l’enthusiasme extraordinaire exprimé par de nombreux journalistes pour les produits « high-tech » : phénomène dont témoigne un journaliste de l’AFP sur le blog « Mediawatch » (« Apple is a Rock Star » – le 7 mars 2011 – en anglais uniquement)

D’où également l’engouement pour des documents qui n’ont d’autre but que la promotion d’un produit ou d’un service, en général présenté sans aucun élément pour contredire le point de vue des promoteurs de ce dernier.

Il est évidemment beaucoup plus facile de combattre ces tendances lorsque l’organe de presse pour lequel on travaille ne dépend pas directement de recettes publicitaires.

C’est l’une des raisons pour préserver à tout prix le statut de 1957 de l’Agence France-Presse (mon employeur), ainsi que son indépendance vis à vis des recettes publicitaires, notamment sur Internet.

C’est pourtant simple de ne pas tromper

Par ailleurs, il ne devrait pas être difficile pour un organe de presse d’imposer des règles strictes qui interdisent à ses journalistes de se livrer à de la publicité occulte – d’autant que de telles pratiques sont rejetées par les chartes déontologiques du journalisme.

Autre moyen simple d’éviter le « churnalisme » : insister pour qu’aucune information ne soit publiée si elle n’exprime qu’un seul point de vue, et notamment celui d’une entreprise ou d’un attaché de presse.

Après tout, la publicité est en principe là pour ça ! Si elle envahit également les articles de presse et les images qu’elle est censée financer, quelle place reste-t-il pour l’information ?

Et quelle place restera-t-il pour les journalistes professionnels si les « fermes de contenu » financées avant tout par les recettes publicitaires et alimentées par des non-professionnels prêts à travailler pour des clopinettes, envahissent tout ?

Nous ne devons pas scier la branche sur laquelle nous sommes assis !

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Une réponse à Que faire quand « journalisme » devient « communicalisme » ?

  1. Thébault dit :

    Les chartes professionnelles dans une main, le statut de 1957 dans l’autre, pour les journalistes de l’AFP, celà devrait effectivement suffire à vous protéger ( et nous avec, usagers de vos services) d’un churnalisme envahissant. Pour peu que vous ayez la volonté de vous en servir. Les chartes et la loi (dans le cas de l’AFP) sont encore de votre côté.
    « La liberté de presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas » , comme dit le volatile du mercredi.