Les vidéos amateurs disponsibles sur Internet semblent sans appel. Aucun journaliste, à ma connaissance, n’a contesté le fait qu’elles aient été tournées lors de l’événement en question et que l’homme qu’elles montrent est bel et bien le dirigeant dont on a annoncé la mort. A tel point que certains médias ont revendiqué le fait d’avoir été les premiers à publier certaines images, ce qui confirme que leurs journalistes étaient dans les environs au moment de cette mort.
Il semble également incontestable que l’homme ait été pris vivant, et que sa mort soit intervenue peu de temps après sa capture. Cette mort a été violente : au moins une balle dans la tête et sans doute une autre dans le cou. Au vu des vidéos il est clair que l’homme a subi d’autres violences entre le moment de sa capture et celui de sa mort.
Les affirmations des nouvelles autorités du pays ont été contradictoires ; d’ailleurs le fait que ces autorités ne parlent pas toujours d’une seule voix est confirmé par le titre surréaliste d’un grand journal, qui a parlé non pas de «la version officielle» mais des «versions officielles» de la mort.
Certains ont prétendu dans un premier temps que l’homme aurait été tué lors d’un échange de tirs entre des rebelles et ses partisans, mais cette hypothèse ne paraît pas plausible au vu des documents, dans lesquels on entend de nombreux tirs mais on ne voit aucun signe de combats. Ces tirs – à part ceux qui auraient mis fin à la vie de l’homme – auraient donc été des tirs en l’air, en guise de célébration.
Les circonstances de cette mort très publique ont suscité un certain nombre de réactions des défenseurs des droits de l’homme. Parmi ceux qui exigent une enquête, Amnesty International, qui fait remarquer à juste titre que le meurtre de cet homme pourrait bien s’agir d’un crime de guerre, proscrit par les Conventions de Genève.
Parmi les autres entités qui demandent une enquête sérieuse sur cette mort : les Nations Unies et la plupart des pays – mais pas tous les pays – qui ont participé à la campagne militaire aérienne contre le régime de l’homme supplicié.
Malgré tous ces éléments, la quasi totalité des grands médias continuent à parler d’une «controverse», d’une «polémique», voire d’un «mystère», comme s’il pouvait y avoir une autre explication à ce qui ressemble non seulement à un crime de guerre mais également à un lynchage.
Qu’est-ce qui justifie de telles précautions ? Auraient-elles un rapport quelconque avec l’origine nationale des médias en question ?
Autrement dit, sommes-nous en présence d’une couverture indépendante et objective ou plutôt d’une opération de propagande, de journalisme sous influence ? Aurait-on pris autant de précautions si les forces qui avaient commis un tel assassinat avaient été des Russes en Tchétchénie ou des forces gouvernementales en Syrie ?
Je note par ailleurs que la plupart des médias qui ont l’air dubitatifs quant à la véritable cause de la mort de cet homme n’ont plus aucun doute sur la véritable nature de son régime, qui vient d’être abattu grâce à l’intervention décisive des forces armées des pays dont sont originaires ces mêmes médias.
L’homme était, lit-on un peu partout, un «dictateur» voire un «despote». Fort bien : mais pourquoi ne lit-on jamais que tel ou tel dirigeant est un «dictateur» ou un «despote» tant que lui et son régime jouissent des faveurs de nos pays occidentaux épris de démocratie et de liberté ? A ces moments là, on laisse aux seuls contestataires le soin d’employer de tels termes. A la place, on parle de «leader», de «dirigeant» voire de «guide de la révolution». Tout comme, aujourd’hui, on relativise les inquiétudes des défenseurs des droits de l’homme en parlant de «controverse» ou de «polémique» à propos de ce qui ressemble bel et bien à un crime, sinon à un crime de guerre.
Nos médias sont-ils indépendants ?
PS: Peu de temps après la mort dont il est question ici, nous avons appris le décès d’un autre homme – prince héritier d’un grand pays pétrolier qui n’est connu ni pour son système démocratique ni pour son respect pour les droits des hommes et surtout des femmes. Question subsidiaire : quelle est la nature du système en vigueur dans ce pays-là ? A quelle date ont eu lieu les dernières élections ? Quand qualifiera-t-on ce pays-là de «dictature» et ses dirigeants de «despotes» ?



